11 novembre 2007
Héritage.
« Je regardais.
Je vis, tout près de la croisée,
Celui par qui la pierre avait été lancée ;
Il était jeune ; encore presque un enfant, déjà
Un meurtrier. »
Victor Hugo, L’art d’être grand-père.
C’est à peine si Raymond aperçut le panneau à l’entrée du village.
« Attention Danger Enfants ».
Assis à côté de lui, Josiane était guillerette. Vêtue d’une jolie robe bouffante à bustier en Vichy rouge, d’un foulard qui cachait son chignon banane, de lunettes de soleil en forme de poisson et d’un rouge à lèvres écarlate. Elle avait posé nonchalamment son bras à la portière et laissait flotter au vent un mouchoir.
Propre.
Raymond pour emmener Josiane au restaurant ce joli samedi de mai, avait revêtu une veste à larges carreaux jaunes, une chemise rose agrémentée d’une cravate à pois, un pantalon à pattes d’éléphant vert tendre. Il avait gominé sa banane d’une belle brillantine luisante.
Sa Fiat 500, flambant neuf, bondissait sur la route. La capote était tirée en arrière et le soleil donnait aux amoureux un air de bonheur.
Passé les premières maisons du village Raymond leva le pied. Mieux valait être prudent. Il tourna la tête et regarda celle à laquelle il allait faire six enfants. Pas tout de suite bien sûr, encore que l’idée de la culbuter sauvagement sur la banquette de la Fiat le fit sourire.
« Qu’est-ce qui te fait sourire ? » demanda Josiane.
« Rien un truc… »
« Josiane ? »
« Oui ! »
« Tu m’aimes ? »
« Oh Raymond… »
Le pavé qui fit exploser le pare-brise fut suivi d’un coup de frein magistral qui propulsa Josiane en avant. Dans le silence de ce village tranquille, quelques bruits de cavalcade et un rire d’enfants s’étouffèrent.
« Tu as vu quelque chose ? »
« Raymond, Raymond…mais bon sang, pourquoi as-tu freiné aussi fort ? Oh mon nez, mon nez ! Tu n’es qu’un incapable ! Regarde ma robe ! Elle est toute tâchée maintenant ».
« Excuse-moi Josiane, mais je n’ai pas l’habitude de prendre des pavés dans mon pare-brise ! »
Le moins qu’on pouvait dire, c’est que l’incident avait quelque peu et pour un temps calmé les ardeurs naissantes de Raymond. Josiane levait la tête en l’air et appuyait le mouchoir tenu si gracieusement tout à l’heure sur un nez qui virait lie-de-vin !
C’est quand Raymond sortit de la voiture pour se rendre compte des dégâts que la première flèche lui traversa la jambe. Il hurla de douleur et de surprise. Sous l’effet du terrible choc qui affectait son compagnon et par allergie au parfum qu’elle avait répandu sur son mouchoir, Josiane éternua. Les résultats de cet éternuement furent immédiats et visibles. Ce qui restait encore de pare-brise debout vola en éclats et les saignements reprirent de plus belle.Raymond n’écoutant que son courage et se rappelant les films d’indiens et de cow-boys qu’il avait vu au Rex, le cinéma de son village, brisa la flèche au ras de la jambe et arracha l’autre morceau. Débarrassé de cet encombrant handicap à la course à pied, il plongea à l’intérieur de la Fiat. Une fois installé au volant, il comprit que les films ne sont pas l’exacte réalité. Non seulement sa jambe pissait le sang, mais elle le faisait souffrir horriblement. A peu près autant que la deuxième qui l’atteignit à l’épaule !
« Démarre, bon sang, mais démarre donc ! » hurlait Josiane.
Raymond tourna la clef dans le démarreur. Au bout d’un temps qui leur parut une éternité, les amoureux soupirèrent en entendant le gentil ronron du moteur. Raymond enclencha une vitesse et écrasa l’accélérateur. La voiture fit un bond en avant qui arracha un hurlement de douleur au chauffeur et s’immobilisa presque aussitôt dans un cahot.
Calé !
Avec lenteur et majesté, la poutre suspendue à un des arbres qui bordaient la place du village écrabouilla la tête de Josiane. Le saignement de nez prit fin.
C’est alors qu’ils apparurent. Agés de six à douze ans environ, les visage hilares et joyeux, ils s’approchaient de la voiture. Raymond, d’une main tremblante chercha la clef de contact et al tourna. Le moteur vrombit. Brave petite bête ! Il n’avait plus qu’à faire marche arrière pour dégager la poutre, Dieu sait quelle tête ferait Josiane !, et partir sans demander son reste jusqu’au prochain commissariat.
Il est toujours surprenant de voir avec quelle simplicité on peut immobiliser une voiture avec deux ou trois flèches bien tirées dans des pneus relativement souples.
Une pluie de pierre s’abattit alors sur la carrosserie de la pauvre Fiat qui eut tôt-fait de ressembler à un bouclier ratatiné. Raymond hurlait de terreur, implorait pitié. Il ne voulait pas ressembler à cette pauvre Josiane dont le sourire s’étalait d’une oreille à l’autre.
La pluie prit fin et le silence revint, interrompu par les chuchotis. Ils le regardaient en se demandant sans doute comment terminer le jeu. Puis ils avancèrent.
« Non, non, je ne vous ai rien fait…Partez…Laissez-moi tranquille ou je dis tout à vos parents… ». Les ricanements redoublèrent.
« Je vous en supplie…je veux partir…je vous achèterai des bonbons, c’est promis, et des jouets…Plein de jouets… ».
De plus en plus paniqué, ne sachant plus très bien ce qu’il faisait, Raymond prit la main inerte de Josiane. Celui des enfants qui devait être le chef ouvrit la porte. Raymond sentit des dizaines de mains qui s’accrochaient à lui et tentaient de le tirer dehors. Il entendit des « Miam, miam… ! » Et ferma les yeux. C’était la fin. Il tenait désespérément la main de Josiane qui faisait un considérable poids mort !
La résistance cessa brusquement après un bruit mât et tranchant.
Il y eut comme une envolée de moineaux et encore une fois le silence.
Midi sonnait au clocher du village.
Ils allaient louper le restaurant.
Quelques bruits de course.
Quelques rires joyeux satisfaits d’une bonne farce.
Raymond ouvrit les yeux.
Assis par terre à côté de sa Fiat 500 délabrée, il tenait ce qu’il convoitait depuis si longtemps. La main de Josiane.
27 novembre 2007
La montagne blanche.
Il y a très très longtemps dans un pays très très lointain, vivait un vieux roi sur une montagne blanche. Son palais était orné de mille fleurs différentes qu’une armée de jardiniers était chargé de renouveler chaque jour. Ainsi vivait-on dans ce palais sur la montagne blanche dans les mille senteurs différentes qui embaumaient le château.
Pour gouverner le vieux roi s’était entouré d’un gouvernement d’animaux. Ceux-ci étaient réunis une fois par mois en séance solennelle. Le vieux roi parlait alors et demandait gentiment à chacun son avis avant de décider seul comme il l’avait toujours fait.
Au singe qui passait beaucoup de temps à se prélasser dans son arbre et qui recevait chaque semaine un énorme panier de fruits frais, il avait demandé de s’occuper des troupeaux qui s’étaient constitués ça et là dans la plaine pour que chacun broute à son envi sans que l’autre lui fasse ombrage. A l’âne il promettait de bientôt s’occuper des fêtes et spectacles que le vieux roi avait l’habitude d’organiser mais qu’il ne voyait jamais. Il aimait à savoir que de nombreuses fêtes étaient organisées dans son royaume mais préférait sans nul doute la tranquillité de son palais et de ses appartements dans lesquels il pouvait rêver à l’abri du regard de ses sujets. L’âne était fou de joie à l’idée de pouvoir un jour organiser enfin la grande revue des poules et des dindes à laquelle il rêvait depuis si longtemps ! A la sérieuse chouette il avait confié les livres de comptes et chaque jour cette dernière hululait en alignant des chiffres les uns derrière les autres sans commettre une seule erreur. C’était la plus sérieuse. Au facétieux merle qui venait parfois lui siffler dans les oreilles, la chouette donnait un coup d’aile qui lui remettait les idées en place. Au cochon, le roi avait confié l’organisation de la campagne et de l’agriculture. Le cochon organisait, organisait, pondait note sur note, dépensait une énergie incroyable à tracer des plans qui ne servaient jamais et surtout il était incroyablement calé sur ce qu’il aurait été opportun de faire ou de ne pas faire si on lui avait demandé son avis ! A une souris grise il avait confié l’école du château ce qu’elle faisant toujours en souriant, toujours en courant d’un endroit à l’autre pour offrir ses services à qui en avait besoin. A un vieux lion à la crinière rougeoyante il avait réservé une place à ses côtés pour contenir les ardeurs du vieux mâle qui aurait pu réveiller la forêt en rugissant de colère.
Les jours s’écoulaient ainsi dans le royaume de la montagne blanche. Le singe se prélassait, l’âne croyait que ses rêves seraient réalité un jour prochain, la chouette comptait sans fin, le cochon traçait des plans sur la comète, et le vieux lion ronronnait aux côtés du vieux roi.
Un beau matin, un cavalier blanc sur un cheval blanc se présenta à la porte du palais. Il demanda à voir le roi qui le reçut sans plus attendre. L’entretien dura une heure et trente-trois minutes exactement et personne ne sut rien de ce qui s’était dit entre les deux hommes. Quand la porte du cabinet particulier s’ouvrit pour laisser sortir le messager, le vieux roi était aussi blanc que le costume blanc du cavalier qui enfourcha sans attendre son cheval et disparut dans la pénombre de la forêt qui entourait la montagne blanche.
Le roi s’enferma alors dans ses appartements et personne ne le vit trois jours durant. Au bout des trois jours le vieux roi sortit et réunit son gouvernement d’animaux. Il avait l’air très vieux et très fatigué . Pourtant, on sentait dans sa voix une détermination que même le vieux lion n’aurait pas cherché à contrarier. Tous étaient réunis autour de la grande table du conseil, inquiets ils attendaient que le vieil homme parle.
« Je dois partir en voyage, leur dit-il, mais avant de partir je dois confier à l’un d’entre vous les clefs du palais. Lequel d’entre vous, pouvez-vous me le dire, pourra me remplacer ? »
Le vieux lion cessa de ronronner et prit la parole.
« Ne suis-je pas le roi des animaux ? Ma force n’est-elle pas légendaire ? Qui oserait s’opposer au lion ? Ainsi suis-je le mieux placé pour te remplacer…en attendant ton retour. » Une étrange lueur brilla au même moment dans l’œil du lion.
Le singe prit à son tour la parole.
« Malgré tout le respect que je dois au roi des animaux, il me semble, cher, très cher vieux roi que personne mieux que moi ne pourrait te remplacer. J’ai passé les longues années qui viennent de s’écouler à observer un haut de mon arbre. Je sais où va le monde et ce qu’il serait important de ne surtout pas bouger pour que tout continue comme il en a toujours été. »
Puis ce fut la chouette.
« Hou hou… ! 22 + 67 = la preuve que c’est moi. » Elle enchaîna par une série de chiffres et de formules qui démontraient de façon irréfutable qu’elle était la mieux placée.
Le cochon se gratta puis après un pet et un grognement prit la parole.
« J’ai tout organisé, il suffit de suivre mon plan pour comprendre, j’ai d’ailleurs commencé, grouic-grouic ! »
Comme la souris ne disait rien le vieux roi se tourna vers elle et lui demanda.
« Et toi ? Qui penses-tu être le mieux placé pour prendre ma place ? »
La souris se frotta le museau et répondit.
« Je pense avoir travaillé pour ça, mais je ferai comme tu décideras. »
Le vieux roi s’enferma alors de nouveau dans ses appartements durant trois jours.
A l’issue de sa retraite, il ouvrit la porte. Il avait maintenant l’air reposé et déterminé. Son bagage était prêt et il avait demandé à son cocher d’atteler son plus beau et plus confortable carrosse pour le long voyage qu’il devait entreprendre.
Au moment de monter à bord il se tourna vers son gouvernement réuni au grand complet venu pour le saluer avant son départ. Chacun guettait le signe imperceptible qui ferait de lui « le » successeur. Le lion s’était fait frisé la crinière pour l’occasion, la chouette gonflait ses plumes pour paraître plus grosse, le singe se tenait debout imitant de façon grotesque et martiale la démarche du vieux roi, l’âne ne pouvait retenir un braiement qui assourdissait tout le monde, le cochon était presque propre au milieu de ses liasses de plans. Seule la souris grise ne bougeait pas et était comme à l’accoutumée.
Le roi monta à bord du carrosse, ouvrit la fenêtre et dit avant que le carrosse ne s’élançât sur la route sombre de la forêt qui entourait la montagne blanche.
« Ce sera la souris grise… »
Un grand silence suivit le vacarme du roulement du départ du carrosse.
Tous les yeux se tournèrent alors vers la souris.
« J’ai un plan B » dit le cochon et il courut vers son bureau pour y établir de nouveaux plans.
Le lion dit : « Je n’ai pas bien entendu, c’est moi c’est cela ? »
« Pas du tout, répondit immédiatement le singe, ce roi n’est, pardon ! , n’était qu’un vieux fou qui n’avait plus toute sa raison. Je suis le successeur, ce n’est pas possible autrement. J’ai d’ailleurs la plus grande partie des gènes de mon espèce en commun avec l’homme. Vous voyez ! »
Pendant qu’il tenait ce discours le lion en avait profité pour gober la chouette et toutes ses litanies de chiffres. Dans un tourbillon de papier le cochon était réapparu grognant plus fort que jamais.
« J’ai un plan, j’ai un plan ! »
« Ah oui ? demanda le singe, et lequel ? »
« C’est moi ! »
Puis il s’empressa de courir s’installer sur le trône désormais vide du vieux roi de la montagne blanche. Il se fit apporter de la confiture dont il se gava.
Trois jours durant dit-on la dispute des prétendants fit rage. Le lion finit par manger le cochon et ses confitures, il fut assommé par le singe qui lui jetait des noix du haut de son arbre, seule la petite souris grise ne bougeait pas de son perchoir.
Juchée sur la petite caisse rouge qui lui permettait de se mettre à la hauteur des autres pour leur parler gentiment, elle tenait les clefs sérieusement.
Le lion beaucoup trop occupé à essayer de dévorer le singe qu’il avait fini par attraper en grimpant au plus haut du grand arbre qui abritait le primate prétentieux, se dit qu’il mangerait la souris le quatrième jour et deviendrait sans conteste le roi des animaux et de la montagne blanche.
Au matin du quatrième jour alors que le lion dormait encore, le bruit d’un grondement parvint jusqu’au palais depuis la forêt sombre qui entourait la montagne blanche. Tous les sujets du royaume s’étaient assemblés sur le parvis du palais quand le grand carrosse du vieux roi fit son retour au royaume de la montagne blanche au sortir de la sombre forêt.
Le carrosse s’immobilisa devant le château. Le vieux roi en descendit. Le merle siffleur voleta jusqu’à lui et lui sifflota quelques paroles connues d’eux seuls dans le creux de son oreille droite, la gauche étant beaucoup trop près du cœur.
Le lion réveillé par le bruit rugit et chacun entendit bien dans le terrible rugissement qu’il avait décidé de manger la souris grise pour devenir enfin roi. On entendit un claquement de fouet, le bruit d’une cage qui se refermait, le vrombissement d’un camion de cirque et plus personne ne vit plus jamais le vieux lion.
« Je te l’avais bien dit, dit le roi à la souris grise, et si je n’étais pas revenu le lion te dévorait ! »
« Je sais, dit la souris grise, mais j’avais reçu de toi les clefs. Tu me condamnais donc si tu savais ce qu’il adviendrait ! »
Le roi ne répondit pas.
La souris grise lui rendit alors les clefs , tourna le dos, se rendit à son école, posa la craie sur le rebord du tableau noir après avoir écrit en belles lettres anglaises la date du jour, fit un modeste bagage et retourna au palais. Là, elle monta dans le beau carrosse, le fouet du cocher claqua et plus personne ne revit jamais la souris grise au royaume de la montagne blanche entourée par une sombre forêt. Peu après son départ, beaucoup de ceux qui furent les élèves de la souris grise à l’école du château quittèrent le royaume qui finit par se vider. Le vieux roi y vit encore seul, sans fête et il arrive parfois, les soirs de pleine lune que le fantôme d’un cochon pète en soulevant une liasse de vieux parchemin rempli de plans inutiles.
08 février 2008
Un tien vaut mieux...
" Les riches forment une grande famille, un peu fermée certes, mais les pauvres, pour peu qu'on les y pousse, ne demanderaient pasq mieux que d'en faire partie." Pierre Desproges. Textes de scène.
Tous les journaux du soir crépitaient la même nouvelle.
Howard R.Cresus était mourant.
Ce prodigieux industriel, homme d'affaire pour ne pas dire l'homme de toutes les affaires, avait marqué le demi-siècle qui venait de s'écouler de son génie, de sa ruse et de son impitoyable dureté dans toutes les transactions qu’il avait menées à son entier profit. Que ce soit dans l’aviation qui était sa passion, l’industrie qui était une nécessité ou la finance qui était pour lui un gigantesque monopoly, il gérait, dirigeait, absorbait, engloutissait des sociétés, avait un appétit énorme pour tout ce qui pouvait renforcer son pouvoir, sa puissance, son désir de posséder la terre entière.
A mesure que son empire gonflait, lui, s’était épanoui, sa panse avait rempli ses pantalons. Elle avait même débordé jusqu’à envahir l’espace autour de lui, jusqu’à engloutir ses amis, ses collaborateurs, sa famille. Howard était un monstre d’intelligence au service d’un ego qui enflait plus vite que sa fortune.
Une pieuvre, la pieuvre comme l’appelait ceux qui pouvaient l’approcher car au fur et à mesure qu’il enflait, il devenait transparent, invisible. Il se protégeait le plus possible. Il installait autour de lui de multiples barrages, créait un mythe par son mystère, devenait un demi-dieu. Il inventait une légende pour l’avenir.
Aussi injuste que cela lui paraissait, il devrait pourtant mourir un jour, revanche des petits et rappel à l’ordre pour les puissants. Dupont, Dubois ou Cresus, pas de différence !
C’était insupportable.
Il construisit une tour d’ivoire. Peu de gens pouvaient l’approcher. Ils devaient garder le secret absolu sur l’état, la santé physique ou mentale d’Howard . En échange, ils étaient payés comme des rois. La fidélité de ces quelques disciples était sans faille. L’homme était gardé, isolé, momifié de son vivant.
Les bruits les plus fous commençaient à circuler. On disait qu’il était mort, qu’il était devenu fou, qu’il était aux mains des services secrets qui le manipulaient. On prétendit qu’une puissance étrangère le retenait prisonnier. Le pape lui-même, dut démentir le bruit selon lequel Howard était retenu prisonnier dans les caves du Vatican.
L’image de cet homme qui avait été autrefois beau et sportif, disparut peu à peu de toutes les agences de presse, rachetée minutieusement par les fidèles qui construisaient l’histoire officielle sous la férule du terrible maître. La seule photo disponible le montrait à son bureau, trônant sur son empire du haut des ses quarante ans.
Or, sa biographie laissait un flou artistique sur sa date de naissance qu’on situait très approximativement au 1er janvier 1900.
L’homme était né avec le siècle. Il avait fait ce siècle, il était ce siècle. Et il allait mourir le 31 décembre 1999. Le siècle d’Howard R.Cresus !
Cette fin semblait arrangée mais à la façon dont les journaux s’emballaient, on pouvait penser que la nouvelle était vraie. Pourtant plus d’une fois on l’avait cru moribond. Partie d’on ne savait où, démentie par on ne savait jamais qui, la rumeur façonnait à chaque fois un peu plus le mythe.
A l’instant même, on annonçait à la radio que Howard R.Cresus, avait été hospitalisé à la suite d’une attaque cardiaque et que l’hôpital personnel situé au vingt-sixième étage de la tour de 50 niveaux dans laquelle il s’était réfugié depuis plus de quarante ans, avait été mis en alerte.
Les plus grands cardiologues du monde entier avaient été conviés à son chevet. Le building de dressait maintenant dans le crépuscule d’une nuit qui s’annonçait interminable.
La ville entière retenait son souffle.
De la tour noir dressée dans un ciel agonisant, les lumières du vingt-sixième étage s’étalaient jusque sur les curieux massés au pied du donjon mystérieux. Howard luttait contre les ténèbres. Débauche de moyens sans doute destinés à effrayer la grande faucheuse !
La télévision avait installé ses caméras au pied de la tour du grand homme et montrait une façade de verre, violemment éclairée par de puissants projecteurs.
On guettait le dernier faux-pas.
Les corbeaux attendaient le cortège.
On salivait, on frissonnait à l’idée du prodigieux spectacle que serait son enterrement.
Des journalistes faisaient des commentaires circonstanciés et très très respectueux. Beaucoup des télévisions appartenaient à Howard. Il n’était pas encore mort et l’attente était insupportable.
Personne n’aperçut le petit homme gris qui se faufilait discrètement dans l’immeuble par l’entrée des service. Il tenait à la main une serviette de cuir usée. Sur ses épaules voutées, un pardessus vieillot donnait au personnage une allure quelconque et transparente.
Le service de sécurité, renforcé pour l’occasion, le laissa entrer, le saluant d’un « Bonsoir Professeur » qui démontrait que l’homme avait ses entrées.
Il appuya sur le bouton d’appel de l’ascenseur. Un clavier numérique clignota et le professeur tapa un code. La porte s’ouvrit. Il entra dans les lumières qui tombait du plafond de la boite de fer . Une musique acidulée l’enveloppa. La porte de referma sur le vieux professeur qui essuyait ses lunettes.
Dans l’antichambre de la pièce om Howard reposait, les plus célèbres sommités du monde médical faisaient des pronostics vitaux très variables. Le professeur entra. Les voix se turent. Des paires d’yeux réprobateurs le fixèrent. Imperturbablement le vieux traversa le flot de haine.
Il souriait, presque tristement.
Sa main s’avança vers la poignée de la porte du malade. Howard était derrière. Howard attendait. Il avait appelé le vieil homme.
Avant d’entrer le professeur se tourna vers ses ennemis. Ses yeux brillaient. Il les fixa les uns après les autres. Pas un ne put supporter très longtemps le regard perçant du petit homme grisâtre.
Il ouvrit la porte.
« Bonsoir Howard ».
Le mystère descendit alors sur l’immeuble. La nuit se fit plus sombre encore. Un uage épais et noir enveloppa la tour qui parut plus terrible et plus menaçante que jamais. Le temps lui-même se tendit, s’épaissit, s’assombrit. Un grondement sourd rampait sous la ville.
La nuit dura mille ans, dit-on.
Au petit matin, la porte de l’ascenseur laissa glisser le flot de musique douce et le vieil homme. Il était plus courbé encore et une immense fatigue se lisait sur son visage. Il sortit, ou plutôt son reflet sur la porte vitrée du porche principal de l’entrée d’honneur de la grande tour du grand Howard laissa échapper la silhouette d’un homme qui avait l’âge de la nuit qu’il avait tenue dans ses mains.
Des milliers de micros se tendirent.
L’homme prit le temps d’essuyer ses lunettes.
« Il vivra… » .
Un silence comme un brouillard envahit la place.
Un battement clair et régulier remplaçait maintenant le grondement menaçant de la nuit. Le jour se levait. Les ténèbres se dissipaient. L’air était redevenu transparent.
Le vieil homme regarda le ciel, respira profondément et dit : « Ce sera une belle journée ». Son cartable de cuir à la main, il descendit les marches du perron principal et disparut dans la foule, un sourire presque joyeux aux lèvres.
Howard vivrait grâce à lui.
Le vieil homme venait de remplacer le cœur défaillant du milliardaire par la seule chose encore capable de le maintenir en vie.
Un portefeuille.