Chaud Froid

Une bonne fiction donne parfois un bien meilleur éclairage sur la réalité qu'une longue explication...

15 novembre 2007

Dialogues et didascalies

nurembergDialogue et didascalies (1)

Le juge dit :
« Vous avez, lors de l’instruction, indiqué au magistrat instructeur que des objectifs vous avez été donnés et que vous ne faisiez qu’appliquer… »

Là, le juge hésite et se reprend après un instant qui donne du poids au mot qu’il vient de choisir.

« …qu’exécuter les ordres. Pouvez-vous préciser de quelle nature étaient ces ordres ? ».

L’homme se lève avec une presque lenteur. Il redresse la tête et la tourne vers le juge.
« En 42, j’ai pris mes fonctions au sein de l’équipe chargée d’organiser le plus efficacement possible le plan choisi par nos autorités supérieures. Je suis un soldat, vous le savez, et les ordres doivent être exécutés. Dans d’autres circonstances, j’aurais pu avoir à défendre mon pays sur le terrain des opérations. Sans doute me serais-je trouvé dans la situation d’avoir à sacrifier la vie de certains de mes compagnons, mais mon devoir…

L’homme laisse un temps en suspens derrière ce mot puis le reprend en martelant le reste de sa phrase.

« …mon devoir, était d’exécuter les ordres et je n’aurais pas hésité un seul instant à envoyer un de mes hommes à une mort certaine si l’ordre m’en avait été donné !
Fut-il mon fils».
L’homme fixe le juge.
« Sans aucun état d’âme ». Rajoute-t-il.

L’homme se rassoit.

Le juge dit.
« N’avez-vous à aucun moment éprouvé, ressenti, le moindre sentiment de compassion envers ces hommes, ces femmes…

La voix du juge se voile légèrement.

« …ces enfants que vous envoyiez à la mort ? »

L’homme se lève une nouvelle fois avec la même lenteur.
Il s’éclaircit pourtant la voix avant de parler.

« Nous avions organisé la chaîne pour que ceux qui partaient vers les chambres n’aient pas à souffrir d’une quelconque angoisse. Ils ne savaient pas ce qui les attendait et les gardiens avaient pour mission de ne pas briser un rythme qui donnait à cette chaîne toute son efficacité. L’enchaînement est un maître mot. Nous avons eu à subir quelques fois des heurts dans ce processus qui ont eu des conséquences… »
L’homme se penche légèrement en avant et se racle une nouvelle fois la gorge.

« …des conséquences que nous devions régler».

Un silence. Sans doute quelques images hantent le souvenir des uns et des autres.

Le juge dit.
« Pouvez-vous préciser quelles étaient ces conséquences ? ».

L’homme répond.
« Nous avons eu à…suppléer à ces dysfonctionnements ».

Le juge dit.
Et il se penche un peu en avant comme pour recevoir la confidence.
« Des dysfonctionnements ? Pouvez-vous préciser s’il vous plaît ?».

L’homme répond.
« Nous avons dû éliminer la source du problème ».

Le juge se redresse et l’homme reste debout.
« Des témoignages de survivants nous indiquent que vous avez personnellement abattu froidement à coup de revolver des enfants qui refusaient d’être séparés de leurs mères. Avant de tuer leurs mères elles aussi ».

Le juge laisse un silence.
L’homme regarde droit devant lui.
Le juge reprend.

« Est-ce là ce que vous appelez éliminer la source du problème ? ».

L’homme répond.
« J’avais des ordres ».

Le juge dit.
« Vos ordres incluaient-ils de façon explicite d’avoir à abattre des enfants de sang froid ? Avez-vous une trace écrite de ces ordres formels ? »

L’homme répond.
« Les ordres écrits ne peuvent pas entrer dans le détail ».

Le juge dit et sa voix résonne.
« Appelez-vous « détail » ces centaines de milliers d’enfants tués, exterminés, anéantis ? Appelez-vous « détail » qu’on ait pu vous demander de faire disparaître physiquement du restant de l’humanité des hommes et des femmes au simple prétexte qu’ils n’avaient pas la même religion que vous ? Appelez-vous « détail » d’avoir oublié le plus simple de nos devoirs qui consiste à ne pas oublier qu’on est un homme doué d’un libre-arbitre ? ».

Dans le silence de l’immense salle du procès l'homme se rassoit et fixe le sol devant sa chaise.

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21 novembre 2007

Dialogue et didascalies (2)

1Dialogue et didascalies (2)

Le prêtre dit :
« Il faut vous préparer. J’essayerai de rester le plus longtemps possible avec vous. Mais c’est seul… »

Le prêtre cherche les mots.

L’homme répond.
« Seul je sais et j’ai peur. Je ressens ça au creux du ventre. Je peux pas croire à tout ça . Aidez-moi s’il vous plait. Je vais me réveiller ».

Le prêtre dit.
« Le véritable réveil est au-delà des frontières de nos existences et il faut espérer. Placer votre espérance par-delà nos propres vies, si courtes…».

Le prêtre prend la main de l’homme et il pleure doucement.
L’homme pose sa main sur l’épaule du prêtre.

Il dit.
« J’entends vos paroles mais c’est surtout votre présence qui m’aide. Tout à l’heure ils viendront me chercher et ce sera le long couloir. J’ai peur de me pisser dessus . J’ai peur de perdre ma conscience. J’ai peur des aiguilles qui vont s’enfoncer dans mes veines ».

L’homme aspire l’air comme pour un soupir.

Avant de perdre le souffle une dernière fois.


Le temps passe.

L’homme s’ennuie presque.

L’attente.

Le supplice.

On entend le pas lent et rythmé d’hommes dans le couloir.
L’homme mentalement essaye de savoir combien ils sont.
Les clefs tournent dans la serrure de la porte de la cellule et au loin on entend les coups répétés du marteau sur le battant de la cloche.

Le gardien dit.
« Tous les recours ont été épuisés, il faut vous préparer».

Sa voix est neutre sans timbre.
L’homme s’efface maintenant derrière les automatismes du gardien.
L’avocat se penche vers l’homme et lui parle doucement à l’oreille.

L’homme fait oui de la tête.

Il a la bouche sèche.

Un homme en blouse blanche et aux immenses lunettes qui cachent ses yeux approche et pose dans la main de l’homme deux cachets blancs et lui tend un verre d’eau.

L’homme avale avec difficulté les deux cachets l’un après l’autre.

Ses yeux cherchent le regard de ceux qui l’entourent.

Le gardien évite son regard.

Le prêtre tient toujours la main de l’homme.

L’avocat offre son regard à l’homme et retient ses larmes. Il sourit pour apaiser.

Les autres personnes s’affairent et tout s’enchaîne…

…étendu sur la table l’homme sombre déjà presque dans le sommeil que lui apporte les cachets avalés.

Le gardien attache avec lenteur, jambes, bras et évite toujours le regard de l’homme qui regarde en arrière trois seringues enfermées dans une armoire vitrée.

Son cœur s’emballe.

L’homme en blanc s’approche.

Il plante une aiguille dans l’homme du bras qui grimace doucement à cause de la douleur. Son cœur lui résonne dans la tête.

L’homme tourne la tête vers le prêtre de l’autre côté de la vitre qui isole l’homme de ceux qui sont venus le voir mourir.


Dans une autre pièce, un homme attend à côté d’un téléphone.

Qui sonne.

L’homme sur la table entend la sonnerie et l’engourdissement qui l'écrase se dissipe.

L’homme au téléphone raccroche et fait signe non de la tête.

L’horloge au mur blanc de la pièce marque une heure.

Le prêtre fait signe non de la tête aux yeux de l’homme à l’aiguille plantée dans le bras.

L’homme s'accroche au regard du prêtre et se dit que s’il divise par deux à chaque fois le temps qui lui reste à vivre il ne mourra jamais.

Un bruit sec de déclenchement mécanique.

Le premier piston de la première seringue pousse le liquide dans les veines de l’homme.

Posté par francislechat à 20:30 - Conscience - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

27 novembre 2007

Dialogue et didascalies (3)

imagesLe professeur de théâtre dit :
« C’est exact, c’est un mensonge. Le théâtre n’est pas la réalité. Et c’est même bien mieux que cela. Le théâtre se sert du mensonge pour faire apparaître une vérité universelle ».

Un des élèves répond et questionne :
« Mais… »
Il hésite et cherche ses mots.
« Comment un mensonge peut-il faire apparaître une réalité universelle ? Un mensonge reste un mensonge. Et surtout comment pouvez-vous dire, vous, que le théâtre est un mensonge ? »

Le professeur sourit.
« Mais tout est mensonge au théâtre, le décor de carton-pâte, les maquillages, votre façon de dire le texte d’un auteur, la lumière même, la terriblement essentielle lumière est fausse. Elle nous donne à nous spectateurs, une indication sur ce que pense le troisième marron de l’affaire, le metteur en scène, une indication sur son interprétation de la pièce et de la situation jouée ».

Un silence.

« Tout est mensonge au théâtre, mais un mensonge essentiel ».

L’élève reprend la parole.
« Mais quand je joue, je vis la situation, j’éprouve des sentiments, je suis à ce moment là le personnage ! ».

Le professeur.
« Oui bien sûr mais ne mélangez pas tout et surtout ne donnez pas plus d’importance à ce que vous ressentez qu’à l’acte théâtral en lui-même. Vous n’êtes qu’un passeur ».

Le regard de l’élève est interrogateur.

Le professeur reprend.
« L’autre jour vous m’avez donné une scène de Richard III. Expliquez moi s’il vous plaît la situation ».

L’élève reprend.
« Et bien, lady Anne porte en terre son mari. Elle est arrêtée par Glocester qui lui déclare sa flamme. Elle le hait car elle sait qu’il est le meurtrier de son mari. Il finit par lui faire accepter un anneau qu’elle met à son doigt ».

Le professeur réfléchit un peu et poursuit à son tour. Il sourit légèrement.
« Quelqu’un a-t-il quelque chose à ajouter ? ».
Silence.

Il reprend.
« Voilà sans doute une des scènes du théâtre les plus complexes. Un homme interrompt l’enterrement pour dire à la veuve qu’il l’aime. Elle lui crache à la figure, physiquement je veux dire, c’est dans la pièce, et l’envoie au diable. Puis, à force de paroles elle finit par accepter de porter, de porter à son doigt, l’anneau que Glocester lui a donné ! ».

Silence suspendu aux paroles du professeur.

« Mais enfin, c’est totalement incongru. Absurde ! Ou alors cette pauvre Anne est simplette ! Pas un seul instant, l’un d’entre vous ne s’est pas posé la question de la logique de cette scène. Personne ne s’est posé la question de savoir si tout cela était plausible ? Personne. Non ?
Et pourquoi ?
Parce que le mensonge a fonctionné.
Vous avez avalé la vérité universelle de cette scène qui nous dépasse tous et qui dépasse les mots avec lesquels elle est écrite.
Nous ne sommes pas blanc ou noir, nous ne sommes pas des êtres ou totalement mauvais ou totalement bons. Il y a dans chacun de nous du blanc et du noir. Voilà ce que dit cette scène et cette vérité-là, universelle, vous l’avez acceptée parce qu’elle était évidente . Glocester est attendrissant et sa déclaration est touchante. Il est foncièrement amoureux de Lady Anne, ça se voit, ça s’entend. Pourtant ce salaud vient d’empoisonner Plantagenet. Et que dire de Anne ? Elle accepte de parler à l’assassin de son mari ! Mais c’est indécent, c’est une traînée oui ! Qui est le salaud de l’histoire ? Celui qui vient de tuer ou celle qui trahit ?».

Silence.
« Imaginons maintenant que vous jouiez cette scène. Sur le plateau vous êtes un comédien hors du commun. Vous éblouissez tout le monde et vous donnez même à Glocester une dimension humaine. Pourtant ce mec est difforme. Il est laid et grossier. Et là, par un effet de grâce vous nous le rendez attendrissant, presque un enfant malheureux qu’on aimerait consoler.
Imaginez également que vous, mademoiselle, vous interprétiez Lady Anne de façon si magistrale que vous nous montriez de façon évidente son côté obscur, corruptible, sans doute avide de pouvoir ».

« Je reste persuadé que le spectateur continuera à aimer Lady Anne et à compatir, et il persistera à détester ce salaud de Glocester ».

« Mais… »

« Mais il aura été ébloui par une interprétation qui lui aura sans doute ouvert sans qu’il s’en rende compte l’esprit sur autre chose. Vous aurez fait votre travail de passeur. Vous aurez été efficace sur ce coup-là ».
« C’est en cela que je vous dis que vous ne devez pas mélanger ce que vous ressentez avec ce que vous provoquez chez le spectateur ».
« Vous n’êtes que des passeurs, des passeurs de mots certes, mais des passeurs ».
L’élève interroge.
« Je ne comprends pas ».

Le professeur répond.
« Il n’y a rien à comprendre. Ce mystère est plus grand que vous. Les mots que vous donnez dépassent largement nos propres existences. Ils sont un maillon essentiel, une parole qui ne s’éteint pas et qui donne à notre humanité tout son sens ».

Les élèves écoutent maintenant avec respect.

« Ces mots sont notre histoire et sans eux nous ne serions rien de plus que des animaux ».

L’élève dit alors.
« Tous peuvent comprendre ? Entendre ce qui dépasse les mots ? ».

Le professeur répond.
« Non sans doute, mais il faut ouvrir aussi souvent que possible les portes pour laisser entrevoir les vérités qui dépassent ces textes. Ne jamais interrompre la chaîne ».

« La scène est hantée par ces vieux fantômes. Et si au soir d’une représentation vous repassez sur le plateau alors que le seul service donne encore aux choses une ombre, vous entendrez si vous ouvrez votre cœur les voix des vieux acteurs disparus qui résonnent encore de ces vérités ».

Posté par francislechat à 13:37 - Conscience - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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