Chaud Froid

Une bonne fiction donne parfois un bien meilleur éclairage sur la réalité qu'une longue explication...

10 novembre 2007

Prison.

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"C'est un trou de verdure où chante une rivière..." Rimbaud. Poésies. Octobre 1870.

J'habite une pièce carrée aux murs blancs.
Au plafond tournent les palles blanches d'un ventilateur.
Une porte, blanche elle aussi, permet d'entrer et de sortir.
Moi je reste là.
Il y a longtemps déjà que je me suis assis dans un coin et que j'ai cessé de regarder le monde extérieur.
Je ne pense plus.
Je ne parle plus.
Je n'éprouve plus.
Ma vie est aussi blanche que les murs de ma forteresse.
Je veux devenir transparent.

Dans cette brume pâle qui envahit ma vie, il m'arrive parfois de revoir une prairie, très belle, très grande et très verte. Sans doute est-ce un rêve. Les fleurs balancent au vent. Les grillons crissent dans la chaleur qui monte. le bruit cesse parfois, puis reprend et le chant d'amour résonne à nouveau dans le secret d'un trou invisible et sombre. Une alouette lance son chant strident vers le ciel puis tombe comme une pierre dans le flou des herbes qui ondulent au vent d'été.
Le vent froisse les peupliers.
La rivière rêvasse en remouds dorés.
Une perche éclate dans un reflet d'argent.

J'ôte mes vêtements.
J'entre nu dans la fraîcheur de la rivière. Un frisson de plaisir enserre mon sexe d'une main invisible et si je me noie personne ne pourra dire qui j'étais, d'où je venais et ce que j'éprouvais.
Je suis un corps sans signe.
Sans papier.
Sans nom...

L'eau se trouble.

J'ai le sentiment très net que les murs de la pièce se sont approchés de moi. Le ventilateur tourne plus vite.
Ce matin j'ai fermé la porte. Personne n'entrera plus. ils sont derrière, je le sais. Ils m'appellent. Je les entends un peu.
Le bois de la porte a gonflé.
Le monde s'éloigne de moi.
Le ventilateur tourne.
Trop vite.

Je plonge la tête sous l'eau. Le silence envahit mes oreilles et j'entends enfin les battements de mon cœur. J'ouvre la bouche en grand. Les yeux fermés je flotte dans le vide. Mon corps s'apaise. Je vois de nouveau, j'entends les bruits de l'été.
Le goût de la terre dans la bouche.

A chaque tour nouveau le ventilateur entre dans les parois. Sans résistance.
Les murs ne saignent pas.
Aucune douleur.
Apparemment.
Ma vie glisse lentement sur ce mur.

Allongé dans l'herbe mon corps retrouve la chaleur du soleil.
Le bruit des insectes, l'eau qui court dans le frais cresson bleu, les bourdonnements de la vie.

Tout est si loin.

Assise derrière le bureau la vieille femme écoute, droite, les yeux baissés. Elle entend le docteur qui lui explique le mal dans lequel son fils sombre. Il lui avoue qu'il ne sait pas grand chose de la maladie qui l'atteint. Il lui dit tout cela avec des mots savants qu'elle fait mine de comprendre. Mais ce monsieur est tellement plus cultivé qu'elle.
Puis elle lève enfin ses yeux gris qu'elle plante dans ceux du médecin. Il l'impressionne avec sa blouse blanche et ses petites lunettes. Elle prend son courage à deux mains et se décide à parler. Elle ne peut pas comprendre non plus. On nait, on vit, on meurt, on peine chacun son lot quotidien et un beau jour les vieilles du village viennent vous laver pour le grand voyage. Tout cela est naturel, c'est le sens normal. Alors pourquoi elle ? Elle a déjà assez donné pourtant. Un mari mort au début de la guerre. Et maintenant c'est le tour de son fils qui devient fou. Qui est fou ! Qu'est-ce qu'elle y peut ? Ils l'ont bien pris pour faire la guerre alors, maintenant, à eux de s'en occuper puisqu'il est cassé. Un vieux jouet. Voilà ce qu'il est devenu, un vieux jouet désarticulé. Elle en veut plus.
Le docteur comprend bien quand même ! Le travail de la terre. Et mes mains ? Regardez mes mains. Qui c'est qui va me donner à manger à moi si le travail est pas fait ?

Elle se lève la vieille femme. Toujours aussi droite. Ouvre la porte et sort sans saluer le docteur.

Et dans le couloir où s'entassent tous ces gosses bandés, défigurés, estropiés, amputés qui regardent les hanches larges et les seins lourds de la mère, elle ne peut retenir le flot qui lui déborde des yeux.

Debout, derrière la porte de son fils, elle regarde.
La vieille silhouette noire pleine de colère et de misère, plantée comme une souche qu'on n'arrive pas à déraciner. Elle ne comprend pas. Pourquoi il s'éloigne ? Plié sur lui comme un vieux chiffon, à quoi il ressemble ?
Un vieux jouet cassé comme ses soldats de plomb avec lesquels il s'amusait quand il était petit, quand il venait encore se réfugier quand il avait peur et qu'elle le mouchait d'un revers da manche affectueux, qu'elle lui disait va-jouer-gros-béta, qu'elle le prenait dans ses bras et qu'elle savait que ses seins depuis longtemps épuisés le réconfortaient...
Au fond, on est toujours seul au monde du premier jour jusqu'à la fin. Sans personne, que l'illusion de croiser des gens, que l'illusion d'être aimé...
Maintenant elle pleure et c’est la mer qui se déverse par vagues entières, un flot que rien ne pourra jamais arrêter, que rien ne pourra jamais retenir, qu’aucun barrage n’arrivera à contenir.

Fallait-il qu’il la fasse cette maudite guerre, pour quelques sous de plus, quelques bouts de terre, pour un honneur qui ne refermerait jamais leur tombe ? Du sang versé par des enfants.
Des innocents couchés dans des pauses impudiques, le ventre à l’air, les tripes au vent et les yeux ouverts sur le néant.
Des yeux qui interrogent.
Un champ où la terre est cul par dessus tête, une terre qui n’a plus de sens, une terre qui n’a plus assez de terre pour recevoir des hommes.
Un silence pesant.
Une odeur indécente.

La der des ders !

Sans prendre la peine d’essuyer cet océan qui ruine sa vie, la vieille se retourne, sans un mot, le regard détaché de ce corps ramassé dans un coin, devenu froid, devenu vide. Elle descend machinalement les escaliers de l’hôpital, retrouve l’agitation de la rue, les passants, les chevaux, les quelques magasins ouverts, les quelques soldats qui parlent avec une fureur qu’elle n’entend plus et puis elle disparaît dans la pénombre de ce soir d’automne à peine éclairé par le soleil qui jette ses derniers feux par dessus un nuage épais et noir.

nuages

A des kilomètres de là, au même moment, la terre vole dans un bruit de tonnerre en nuages fous. Un fusil au bout d’un bras défie une dernière fois la vie. Dans un trou, un gosse pleurniche de terreur avant d’être englouti par la boue, une radio parle de gloire, dans la tiédeur d’un château un officier examine le bilan des pertes du jour. Les usines à l’arrière produisent. On ne s’arrête pas. On ne s’arrêtera jamais.

Et dans cette ville grise, dans cet hôpital gris qui donne sur une rue oubliée, un homme enfermé dans une pièce carrée aux murs blancs, rêve de ce trou de verdure où chante une rivière, à cet ami qui dort dans le soleil, la main sur la poitrine, tranquille, à ces deux trous rouges qu’il a au côté droit et à son âme qui se déchire.

herbe


Posté par francislechat à 18:45 - Froid - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


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